J'ai toujours habité près du canal à Wambrechies où, même si elle y a subi des outrages, la nature a tenu bon.

J''observe et je ramasse des végétaux que je transforme en papier.

Il ne s'agit pas d'un papier sur lequel on écrira, juste des feuilles qui entendent échapper à leur platitude.
Elles s'amoncellent, s'agglutinent, se reproduisent, s'étirent, se recroquevillent, se fendent, gonflent ou éclatent.
Elles captent aussi parfois quelques signes.

Elles finissent par être parfois cousues en livres ou prennent encore d'autres formes.

Je poursuis des desseins sinueux. Je me nourris de ce que je lis, de ce que je vois, de ce que j'entends pour tenter de réagir au monde qui s'agite. J'installe ce qui a surgi et c'est toujours la matière qui a le dernier mot.

 

I like to hang about derelict places where nature has survived in spite of fierce industrialisation.

I make my own paper from the plants I collect near the canal in Wambrechies, a small town in northern France where I have always lived.

These papers should remain unwritten.
The small sheets simply intend to resist flatness. They pile up, copulate with each other and reproduce, stretch, spilt, bloat or burst.
They sometimes capture marks.
They either end up being stichted into books or are turned into other objects.

I have tortuous intentions; I try to feed on everything I read, see or hear in order to react to this restless world.
I instal what has turned up . And, as a rule, only material matters in the end.

Bruno Lalau


 
(...)Pas loin, près de la mare, un saule pleureur. Solitaire, rayonnant,
royal...
Parfois, Bruno vient s’y asseoir. (...) Près des roseaux souples et des
jacinthes bleues, au milieu des hautes herbes rêches, il attend le coassement
d’une grenouille, le vrombissement d’une libellule ou la course d’une poule
d’eau apeurée. Mais non, rien ! Blotti près du tronc de l’arbre, il ne reçoit
en cadeau que le silence. Il enserre ses genoux de ses bras. Il enfouit son nez
au creux de son coude. Les longues branches se déroulent lentement, touchent les
lichens du sol, isolent Bruno, l’enferment dans une cage mouvante.(...)
Ici, le
terreau humide a les odeurs des mousses qu’il collecte parfois. Bruno sait bien
que c’est ici qu’est née sa passion pour les fibres, la chlorophylle et le
papier. (...) Dix années, pense-t-il, ou plutôt quinze, d’espoir et de rêve, de
travail long et muet. Il avait appris ainsi à lire les humeurs des marais, les
envies de toutes ces bestioles, sans parler des signes dans le ciel.
Qu’avait-il espéré de la vie ? Qu’elle vienne à lui, le supplie d’être le
meilleur, lui donne toutes ses chances ?(...)

Il est donc là, couché, bras en croix, sourire narquois, regard fixe(...),
dans le vent, une entêtante odeur végétale, dure, âpre, subtil mélange de
feuilles pourries et d’eau stagnante...

Souvenir de Wambrechies, Claude Stas. 1997